Laurent Ciechelski : « J’aimerais pouvoir partager mon expérience de sportif de haut niveau au Québec. »

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Échange de fanion avec Steven Gerrard lors d'un Havre A.C-Liverpool FC en 2002 pour les 130 ans du Havre A.C.

Laurent Ciechelski : un nom qui sent bon le soccer français des années 90-2000. Les soirées européennes TF1, les magazines Jour de Foot et les prés verts de l’Yonne et de la Normandie françaises. De l’époque AJ Auxerre, le titre de champion de France 1996, jusqu’à l’Entente Sannois Saint-Gratien en passant par la montée en D1 avec Le Havre. Désormais installé à Montréal, Laurent porte un regard réaliste sur sa carrière de joueur, la gestion de l’après-carrière avec en trame de fond un point de vue externe sur l’évolution du soccer au Québec.

Laurent, pour ceux qui ne vous connaissent pas, pouvez-vous nous décrire votre parcours (études, parcours d’aspirant, professionnel, éducateur) ?

J’ai grandi près d’Auxerre dans l’Yonne, et j’ai rejoint le club de l’AJA dès 10 ans. Sport-Études, puis l’intégration du groupe pro en 1991. Un parcours plus atypique qu’il n’y paraît, car la voie royale c’est le passage par le centre de formation dans les clubs de l’élite. J’ai donc navigué parmi les joueurs de clubs de 11 à 18 ans sans succès fulgurant. J’ai pris le parti de continuer mes études à Paris après mon bac (équivalent DEC en France) et j’avais relégué le football dans mes passions plutôt que métier, tout en jouant toujours à l’AJA mais dans le monde amateur (équipe D évoluant dans les championnats régionaux). Et la vie est pleine de surprise, car lors de la reprise suivante, pendant mes congés scolaires, j’ai eu une progression significative et suis passé de l’équipe D à la B en 2 mois. Le club m’a demandé de faire une saison test d’une année, et 2 mois plus tard je me retrouvais à m’entraîner avec le groupe pro et faire des bancs en Ligue 1. Mon parcours avait pris un virage professionnel pour s’achever 15 ans plus tard, avec des passages par l’AJA, Gueugnon en L1, Le Havre (L2 et L1) et enfin l’Entente Sannois Saint-Gratien en National.

Avec des diplômes d’entraineur en poche obtenus sur ma fin de carrière ainsi qu’un diplôme universitaire dans le management du sport au Centre de Droit et d’Économie du Sport (CDES) de Limoges, je n’ai pas entrainé d’équipe mais j’ai opté pour le scouting et travaillé 6 ans pour Troyes (L1) et Auxerre (L1), autant dans le recrutement que dans l’analyse de rencontres. Les expériences aux côtés de Jean-Marc Furlan, Jean Fernandez et Laurent Fournier ont été très enrichissantes.

Aujourd’hui en plus d’aspirer carrière, il faut une tête bien pleine. Comment fait-on pour gérer son après-carrière?

L’après-carrière est une histoire personnelle. Personne ne vous accompagne si vous ne vous prenez pas en charge. Vos clubs successifs sont là pour profiter de votre moment présent mais pas là pour vous préparer à votre avenir. Et force est de constater que votre vie d’après est bien plus longue que votre vie sportive.

Je pense que l’équilibre, même lors d’une carrière, est de rester ouvert, curieux, chercher à s’améliorer sur tous les plans, que ce soit pour son activité ou son prolongement. Le joueur développe des compétences dont il n’a pas idée dans l’instant, mais elles sont très recherchées et transposables dans son après-carrière. Et souvent elles font partie de celles qu’on ne va pas chercher dans les livres. Il s’agit donc de réfléchir à ces caractéristiques qui vont faire de vous une identité de valeur, recherchée et valorisée. Et la base, comme en tant qu’athlète, c’est de croire en soi, d’avoir confiance.

Comme joueur, vous avez dû faire face à une forte concurrence à votre poste dans l’AJ Auxerre des années 90. Avec le recul, quels conseils donneriez-vous à un joueur qui brigue une place de titulaire dans un effectif déjà fourni?

Il n’y a pas de secret. Chaque joueur a ses qualités, ses défauts aussi. Il s’agit de toujours bonifier ses qualités et de gommer un maximum ses défauts. Et il n’y a qu’une façon de le faire, c’est de travailler. Ensuite, le facteur déterminant selon moi, quand on voit le nombre de joueurs qui ont des rêves plein la tête, c’est la motivation et le mental. Le talent est une chose, mais l’investissement pour l’exprimer en est une autre. Il faut être de nature compétiteur et savoir encaisser, réagir, se relever, prouver, montrer. Et aussi patienter. Et toujours y croire !

Pour vous, quel profil idéal doit avoir le défenseur qui veut percer en MLS?

C’est un championnat que j’ai découvert il y a peu de temps, mais percer dans une ligue majeure, en Europe ou en MLS requiert les mêmes ingrédients…

Je dirais qu’un bon défenseur, comme son nom l’indique, c’est d’abord quelqu’un qui sait bien défendre. Cela comprend engagement mais aussi justesse technique sur le plan défensif. Savoir anticiper, réaliser le geste défensif sans commettre de faute, c’est très important. Aujourd’hui les joueurs disposent d’outils pour mieux analyser leur jeu et l’améliorer.

Savoir bien défendre fait de vous un bon défenseur, mais on en demande davantage aujourd’hui. Il faut savoir exploiter son potentiel offensif et la balle. Le joueur qui a de la qualité offensive sera plus recherché, naturellement.

Et enfin, il y a l’esprit, le caractère du joueur, son leadership qui peuvent être des points clés.

Et sur le plan athlétique, la qualité de vitesse est un gros atout, autant pure que dans exécution.

Au duel avec Dado Prso lors d’un Auxerre-Monaco

Qui est le meilleur joueur avec qui vous avez joué et pourquoi?

J’ai eu la chance d’en côtoyer pas mal lors de mon long passage à l’AJ Auxerre, alors dans les clubs phares du championnat en dépit son son qualificatif de « petit club » car club d’une ville de 40000 âmes.

J’ai admiré un défenseur central nommé Frank Verlaat qui avait le sens de l’anticipation et l’aisance technique associé à un leadership naturel, un joueur simple et efficace.

J’ai admiré la qualité de dribble des Lamouchi , sa vision du jeu, ou Saïb qui avait le don de vous mettre les joueurs à l’envers tellement ses feintes de corps étaient intenses, Corentin Martins pour sa distribution du jeu et sa justesse technique.

Les internationanux comme Diomède, Marlet, Cocard ou Vahirua, tous incroyables sur leurs ailes.

Vainqueur de la Coupe de France 1994 avec l’AJ Auxerre

Mais je crois que la synthèse de tous ces talents offensifs a été incarnée par un joueur que j’ai côtoyé en tout début de carrière (1991), international belge, Enzo Scifo. Il était incroyable de talent, d’élégance, d’efficacité et il m’a montré le chemin du vrai professionnalisme : Toujours le premier au stade, le dernier à partir, toujours devant en forêt (on faisait notre travail physique sur des parcours tracés dans une forêt qui a vu passer toutes les générations dorées de l’AJA). Bref, un exemple pour tous doté d’un talent naturel et amélioré continuellement par le travail et la passion.

Qui est le meilleur joueur contre qui vous avez joué?

Évidemment maintenant qu’on le sait, j’ai joué contre Zidane à ses débuts, quand il était encore à Cannes, et peut-être à Bordeaux aussi…

Sur mon flanc droit je pense que j’ai beaucoup souffert contre la talentueuse flèche Thierry Henry quand il était à Monaco, et contre Didier Drogba à ses débuts au Mans.

Enfin, sur le plan international, j’avais été bluffé à l’époque par Djalminha et Fran du Deportivo la Corogne (1997).

Au duel avec Sonny Anderson lors d’un Auxerre-Lyon

L’entraineur qui vous a le plus fait progresser?

La question est un peu viciée en ce qui me concerne car j’ai eu très peu d’entraineurs au final car j’ai quitté l’AJA à 29 ans ! Guy Roux l’a naturellement été dans la longévité et les bases d’une carrière.

Votre souvenir le plus mémorable de joueur?

Je garderai en tête ma première entrée en jeu en Ligue 1 à Sochaux où je frappe sur le poteau et Guerreiro finit derrière.

Mon plus grand frisson restera paradoxalement un match que je n’ai pas débuté, mais le public de l’Ajax d’Amsterdam avait donné de vrais frissons à tout le monde en chantant à l’unisson pour soutenir les siens. Et lors de l’entrée de l’équipe sur le terrain les sifflets étaent tels qu’on ne s’entendait plus, on ne pouvait même pas entendre parler son collegue sur le banc! C’était incroyable !

Enfin, le moment de la montée de 2eme en 1ere division avec le Havre restera un moment de partage et de joie à part, supporters inclus, avec des joueurs et amis comme Alain Cavéglia, Alexander Vencel ou Thomas Deniaud !

https://twitter.com/i/status/1209439670255411200 (but à la 33ème seconde)

Selon vous, faut-il forcément avoir été un bon joueur pour faire un bon entraineur?

Guy Roux et Mourinho sont l’antithèse de ce principe ! Et ce ne sont pas les plus mauvais…Pour autant je reste convaincu qu’un vécu de haut niveau apporte un plus, c’est inévitable. Après, la personnalité de l’homme, son leadership fait la différence, son intelligence aussi naturellement.

Au duel avec Daniel Bravo, PSG-Auxerre

Quelles sont les qualités primordiales de l’entraineur moderne?

Je pense qu’une bonne approche psychologique de son groupe est essentielle. Vous êtes assisté pour la préparation physique, l’animation des séances, et vous avez la qualité pour analyser les aspects technico-tactiques des rencontres et des joueurs mais la clé réside dans la gestion de votre groupe et la capacité à en tirer la quintessence. L’autre aspect plus nouveau serait la faculté de bien communiquer car aujourd’hui tous vos propos sont repris, disséqués et analysés, et cela peut corrompre vos messages à l’interne.

Après votre retraite de joueur, vous avez passé vos diplômes d’entraineur. En arrivant au Canada, quelles sont les différences que vous avez pu constater entre le système de formation canadien et celui de la France?

Je n’ai pas pris de position dans le soccer ici. Je ne pourrai donc pas en parler avec toute l’information nécessaire. La différence majeure à la base c’est que le soccer est pratiqué sur une base beaucoup plus récréative dans son ensemble. Il apparait que le système chez les jeunes est certainement moins orienté vers la compétition et les jeunes en âge d’intégrer le noyau pro ont un fossé peut-être plus grand à franchir qu’en Europe. Le poids du sport universitaire en est peut-être une raison aussi.

Mais la MLS et le Québec ont trouvé des accords avec la France, une ouverture sur la culture européenne,  pour la formation des entraineurs et les choses vont peut-être changer petit à petit.

Seriez-vous intéressé à terme par une mission en tant qu’éducateur au Québec? Si oui dans quelle catégorie? Quelle est l’atout que vous pourriez apporter à une équipe selon vous?

On ne peut jamais dire adieu au principal pan de sa vie, le soccer restera toujours mon moteur. J’avais pris la décision de rentrer dans une vie que je vais qualifier de normale en arrivant au Québec car les possibilités étaient réduites et que le principal pour s’adapter à un nouveau pays est d’avoir un emploi et de socialiser.

Je pourrais de nouveau m’investir sur un projet qui représente du temps plein et qui épouse le haut niveau, où l’exigence est le maitre mot. Mon expérience européenne de joueur puis de responsable de recrutement professionnel et d’analyste pourrait certainement apporter quelque chose à une structure qui veut se donner les moyens de tutoyer le haut niveau. Ne serait-ce que des sections élite au CEPSUM ou les Carabins de l’Université de Montréal par exemple. Je me positionne aujourd’hui comme un relais de savoir, de transmission, j’aimerais accompagner des athlètes prometteurs à se réaliser pleinement et ne pas gâcher leur talent en partageant mon expérience. Rendre au sport ce qu’il m’a offert.

Les éditions de la Coupe du Monde 2022 et 2026 approchent à grands pas. Pensez-vous que le Canada est sur la bonne voie en termes de progression et de résultats?

Les hommes de John Herdman ont une carte à jouer avec la progression démontrée ces dernières années en se plaçant plus régulièrement dans les compétitions majeures de la CONCACAF. Néanmoins, il faudra faire mieux que se placer pour obtenir le fameux sésame qui serait un fabuleux passeport pour l’image du soccer au Canada en matérialisant le possible en concret, et signifier que le soccer est bien un fantastique outil de communion et d’émotion.

 Le futsal comme élément de développement grandit dans l’Yonne. Pensez-vous qu’il puisse être intégré à la formation de base du joueur moderne d’aujourd’hui?

Au Brésil toute la « formation » du jeune joueur passe par le futsal. En dépit de l’image des jeunes qui jouent n’importe où avec une balle, la pratique du futsal ou des jeux réduits est hyper-développée. C’est là que la base technique des joueurs se forge, avant 14 ans notamment. L’exigence impulsée par la réduction de la surface favorise l’habileté et un joueur qui va maitriser sa balle et savoir ce qu’il va en faire dans un temps record part avec un atout non négligeable.

Si vous deviez dire un mot au coach qui vous a le plus permis de vous développer. Que lui diriez-vous et pourquoi?

Je lui dirais qu’il m’a autant appris sur la vie que sur le football, qu’il a révélé ma personnalité et que les traits de caractère qu’il a su faire ou fait ressortir sans le savoir sont mes meilleurs alliés aujourd’hui. Ce qu’il a fait de moi sur un terrain fait de moi ce que je suis aujourd’hui à l’échelle de ma vie.

À votre humble avis, comment peut-on améliorer la culture foot au Québec?

Je pense que le soccer au Quebec va de paire avec l’équipe de l’Impact. Les gens avant de s’engager totalement ont besoin de s’identifier, ont besoin d’exemples, et je souhaite que l’Impact soit un véhicule du développement du soccer au Québec.

Ensuite il revient aux arrondissements de Montréal à faire vivre le soccer dès le plus jeune âge en proposant des ateliers et des activités ludiques aux plus jeunes, gratuitement et avec des encadrants compétents et motivés. Après tout, une balle, quelques plots et des chasubles et vous pouvez vite gagner le cœur des jeunes…

Que peut-on vous souhaiter pour la suite?

J’aimerais pouvoir partager mon expérience de sportif de haut niveau au Québec en accompagnant des sportifs ou des groupes, sur le plan mental notamment. Mais pour l’heure, continuer de prendre mes marques et voir grandir mon fils dans des conditions extraordinaires ici me satisfont tout autant comparé à Paris.

Le mot de la fin pour vous.

Merci pour cette courte tribune et d’apporter un peu de visibilité au soccer dans un pays ou le hockey est naturellement roi.

Je crois qu’Alphonso Davies a ouvert la voie des possibles, il faut y croire.

Allez les rouges !!! #CanadaRed


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Chaque match à une histoire: à paraître le 28 février